
L'amante religieuse
Un texte que j'ai déjà envoyé, dans le forum métamorphose. Mais j'aime bien l'idée d'une sphère où il y aurait toutes mes réflexions, une sorte de compil' à consulter, donc je le replace.
Pour le retour du cannibalisme.
Tout le monde a entendu parler de la charmante histoire d’Armin Meiwes et de Bernd Brandes. Cette rencontre de deux braves citoyens allemands qui a "défrayé la chronique », comme on dit, histoire d’un informaticien de quarante-deux ans et d’un ingénieur de quarante-trois ans ; deux bourgeois respectés, élégants et sympathiques, qui, comme tout un chacun, saluaient les voisins, riaient devant les films drôles, allaient au supermarché pour s’acheter des saucisses. Et qui, comme tout un chacun, se rendaient sur leur ordi afin de pouvoir se créer la vie sociale que notre époque rend de moins en moins possible, j’entends par là la rencontre de l’autre, de préférence rencontre sexuelle.
Il n’y aurait même pas de quoi écrire un article, si l’annonce d’Armin... n’était pas une invitation au meurtre et au cannibalisme. Invitation à laquelle Bernd a répondu, voyant là une belle occasion d’enfin réaliser leur rêve d’enfance (peut être lié à la mort de leur mère respective), après des années et des années de refoulements et de frustrations. Le premier va alors trancher le divin sceptre du second, le dévorer avec lui, et va le tuer pour le garder en tranches dans son frigidaire.
Armin a dernièrement été condamné pour meurtre «pour satisfaction sexuelle » et pour «déranger la paix des morts »….
C’est cette précision, le dérangement de la paix des morts, qui m’a fait réagir. Qu’un tribunal utilise des vieilles peurs issues du judéo-christianisme pour un verdict, ça a bien de quoi étonner. L’ensemble du jury pensait-il donc vraiment qu’il faut enterrer les corps afin qu’au Jugement Dernier ils puissent se réveiller ? Non, je crois qu’ils ont surtout voulu faire appel à des croyances irrationnelles, simplement parce que le cannibalisme en lui-même leur paraît irrationnel. Un tabou. Jamais il ne leur est venu à l’esprit que quelqu’un, équilibré d’esprit, puisse se lécher les babines devant une belle cuisse musclée et resplendissante.
Et pourtant, je ne voudrais pas leur faire un cours d’histoire, mais ils ont l’air d’oublier qu’énormément de peuples/de tribus s’entredévoraient, des Aztèques aux Hittites en passant par les Iroquois. « C’est pour cela qu’ils ont disparu, c’étaient des barbares... » Eh bien non, je vois pas pourquoi. Au contraire, le cannibalisme me semble être un atout intéressant pour une société. Je pourrais prendre comme exemple le film Soleil Vert, dans lequel le gouvernement sauve sa surpopulation en distribuant aux vivants les restes recyclés des cadavres. Ce n’est pas une mauvaise idée : il y a tellement de morts, dont la chaire est encore comestible, et d’un autre côté, tellement de gens qui crèvent de faim… Pourquoi préférer nourrir les vers plutôt que les humains ? Simple affaire de logique. Tout comme la main mise de l’état sur les cadavres : l’individu n’appartient pas à sa famille, ni vivant, ni mort. Son corps devrait revenir au gouvernement, qui s’en servirait pour le distribuer aux plus pauvres. Savoir que sa mort servira à nourrir les pauvres, n’est ce pas réconfortant ? N’est ce pas une mort patriotique ? Si, ça l’est, en plus d’être un excellent moyen pour lutter contre la discrimination, envers les obèses. « Plus vous êtes gros, plus vous aidez votre pays ». Pour une société meilleure, avançons, pas à pas, vers un avenir cannibale… Bien sûr, on me répondra que la majorité des gens meurent le corps suant d’antibiotiques, de cancers, pourris par les substances illicites… Il est donc évident, qu’il faudra faire un sacré tri, que les chercheurs devront travailler à la découverte des parties saines. Sinon, il faudra privilégier les bébés, les morts nés. La chaire la plus tendre. La plus pure, excluant les « crapauds » artificiels qu’on ne saurait digérer. Ce serait une manière d’avorter sans pomper une fois de plus dans les haillons de la sécu ; au contraire ça lui rapporterait. Ce que nous souhaitons tous, n’est ce pas ?
Il se peut que certains soient choqués par ce que je viens de dire, à cause de… euh… de je ne sais quel préjugé. Sans doute le cliché du « le bébé c’est mignon on ne doit pas y toucher »… Mais cette catégorie là de puritains niaiseux semble oublier que s’il y a bien quelqu’un qui s’y connaît en anthropophagie, c’est l’enfant. L’enfant vivant en son monde de pulsions, parmi lesquelles, et peut être au centre de toutes, se trouve le cannibalisme. La théorie n’est pas nouvelle. Notre premier amour à tous était celui que nous éprouvions pour notre mère, et cet omniprésent besoin de fusion, exprimé par la bouche. La bouche grande ouverte avaler le téton aspirer la mère. Faire en sorte qu’ils ne fassent plus qu’un. C’est une volonté qui ne nous abandonnera jamais, qui sera toujours présente dans nos désirs sexuels ; fantasmer sur la peau du partenaire, sur son odeur nous attirant comme le ferait une tablette de chocolat (un aphrodisiaque, si si), enfin le goûter, ses baisers, son corps, le lécher et le mordre, avoir sa chaire en soi et ne plus vouloir s’en séparer. Oui, le cannibalisme c’est l’amour. Un peu comme le vampirisme, faire l’amour en partageant son sang (son sperme, sa salive) ; d’ailleurs c’est bien connu, le plus grand rêve des bébés est d’avoir des dents, afin de pouvoir mordre le sein de la mère, et de tout absorber beaucoup plus vite, pour leur plaisir à tous les deux…
Absorber l’autre, physiquement, mais aussi psychiquement. L’anthropophagie, tout comme le vampirisme et l’amour, n’est pas seulement la volonté de satisfaire ses désirs, mais en plus celle de se renforcer. De s’approprier la force de l’autre, contenue dans le corps, le « Temple de l’esprit ». Un partage. Oui, contrairement aux coutumes tribales qui faisaient du cannibalisme une sorte de supplice, je pense que ça peut être la transmission positive d’une nouvelle force. Le mort, sa mémoire, avec ses petites ailes dans le dos et son lit dans les nuages, sont beaucoup moins utiles que lorsqu’ils sont transmis à même le corps, dilués dans le sang. Pourquoi sa « paix » serait-elle dérangée ? C’est ce qu’à compris le christianisme, selon lequel l’amour de Dieu ne peut être ressenti qu’en mangeant Sa chaire, l’hostie. Un schéma identique à celui de l’enfant avec sa mère : dévorer pour grandir. Dévorer pour avancer, amener à autre chose.
A un enfant, tiens, pourquoi pas ? C’est en tout cas la méthode des mantes religieuses. Grandes dames à la robe verte, aux pattes ravisseuses dans lesquelles s’engouffrent les petits mâles en quête d’orgasmes ou de paternité, le crâne lentement dévoré par les crocs pointus des ladies, pénétrant au plus profond d’eux jusqu’à cette partie inutile de leur cerveau, qui affaiblie les capacités sexuelles. Plus de plaisir, plus longtemps. La mort du père, la jouissance de la mère : l’enfant dans toute sa splendeur peut arriver en ce monde, et achever ce qui reste. Il n’y a rien de plus beau qu’un rêve d’enfant…
Maintenant question : et si nous évitions d’être hypocrite ? Pourquoi persister dans cet absurde et irraisonné dégoût du cannibalisme ? J’en entends déjà, au fond de la salle, qui me sortent que certaines personnes sont tellement laides, qu’ils ne voudraient même pas avoir à les toucher. Sauf que s’ils sont servis en steak, je ne vois pourquoi ce serait forcément plus écoeurant que ce qui est déjà servi au MacDo. Car effectivement même si l’anthropophagie a des origines sexuelles, il faut voir plus loin : dans une ambition économique, et peut être, même, dans un cadre de survie d’une Terre surpeuplée. La continuité de la vie, celle des morts, par leur mémoire digérée, et celle des vivants. Au fond, c’est la même ambition que l’amour, non ?